Fils du roi de Thrace Oeagre et de la Muse Calliope, Orphée est de
loin le musicien le plus célèbre de tout les temps. Il sera également le
principal fondateur de l’Orphisme. Alors qu’il était encore jeune, face
à un tel talent musical, Apollon lui offrit la lyre à sept cordes. Les
neuf Muses, protectrices des arts et des lettres lui apprirent à s’en
servir et à l’exploiter au mieux. Afin de les remercier, Orphée ajouta
deux cordes supplémentaires à son instrument afin de rendre hommage à
ses institutrices. Comme je le disais, Orphée était doué d’un don
inexplicable dans l’univers de la musique. Rien qu’avec ses mélodies il
était capable de charmer n’importe qui, les hommes, les animaux et même
les végétaux, les arbres et les rochers se déplaçaient au chant de sa
lyre. Même l’être le plus atroce ou insensible ne pouvait résister aux
charmes de ses mélodies. Ainsi Orphée retransmit son savoir à de
nombreux élèves qui devinrent de grand musicien (Musée, Minos, Eumolpe,
Linos etc.).
Son histoire commence lorsqu’il se rendit en Egypte où il fit la
rencontre des Argonautes, l’équipage de Jason en quête de la toison
d’or. Il prit alors place sur le navire et parmi les Argonautes. Sa
présence fut précieuse durant tout le périple de l’équipage. C’est entre
autre grâce à lui et sa musique que les marins ne tombèrent pas dans le
piège des sirènes, il immobilisa les rochers de Symplégades qui se
rejoignaient en menaçant de briser le navire, il charma le serpent
gardien de la Toison d’or, il encouragea les rameurs etc. Orphée était
non-seulement estimé comme un héros mais aussi comme le plus grand
musicien de tout les temps.
A la fin de son voyage il rentra dans le royaume de son père, en
Thrace où il fit la rencontre d’Eurydice dont il tomba éperdument
amoureux. Son amour est indescriptible, tellement fort que le jeune
musicien serait capable de tout pour sa dulcinée. Eurydice, elle, n’est
pas insensible à Orphée, on peut même dire que grâce à sa musique elle
tombe elle aussi très amoureuse. Alors les deux amants se marièrent et
voyaient déjà leur avenir rayonnant de bonheur. Mais un jour Eurydice
pris un peu de bon temps, seule, dans la vallée du fleuve Pénée. A ce
moment le dieu Aristée fit son apparition. Il était tellement subjugué
d’une telle beauté face à Eurydice qu’il lui fit quelques avances.
Fidèle et amoureuse, Eurydice déclina poliment l’offre, mais Aristée
n’était visiblement pas décidé à lâcher l’affaire. Alors Eurydice prit
les jambes à son cou et détala aussi vite qu’elle put. Mais en chemin
elle posa le pied sur un serpent dont la morsure lui fut fatale. En
moins de quelques minutes la belle princesse perdit la vie. C’est Orphée
qui retrouvera sa belle, inanimée. Alors le jeune garçon se mit à
pleurer, à crier, hurler, il était inconsolable. La peine le dévorant il
se mit en tête de libérer la femme de sa vie du royaume des morts.
Alors il prit la route pour Ténare, situé en Laconie, là où se situe la
porte des Enfers. Mais l’entrée n’est pas si évidente, voire impossible
pour tout ceux qui ne sont pas mort. Alors Orphée commence par emprunter
le fleuve Achéron, le cours d’eau que tous les morts doivent traverser.
A l’entrée de ce fleuve siège Charon, un vieillard qui exige une obole
pour faire traverser les morts. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle
qu’au moment de mourir, la famille du défunt dépose sur lui une pièce
ainsi qu’une galette afin de les offrir à Charon et le chien Cerbère
pour qu’ils leur accordent l’entrée des Enfers. Si jamais un défunt
arrive jusqu’à Charon sans présents, il est condamné à errer durant cent
ans sur le fleuve avant qu’on ne le fasse entrer. Après avoir franchi
l’Achéron, il faut encore traverser le Cocyte, rivière glaciale, le
Pyriphlégeton un torrent de feu et enfin le Styx. Mais toutes ces
traversées ne sont pas si évidentes qu’elles en ont l’air. Dans un
premier temps le paysage est truffé de morts, plus effrayants qu’hideux
les uns des autres. Ils n’ont pas de visage, ce sont des fantômes, des
ombres horribles qui glacent le sang. Mais Orphée doit aussi passer à
travers toutes les créatures les plus horribles de toute la mythologie
comme le chien à trois têtes, les centaures, les Hécatonchires, les
Hydres de Lerne, les Harpies, les Cyclopes, la Chimère etc. Jamais
Orphée n’a vu pire chose dans sa vie, il est prêt à rebrousser chemin
tant le spectacle est affreux, mais pour Eurydice il est prêt à tout et
se fait violence. Mais Orphée possède un atout majeur qu’il n’hésite pas
à utiliser : sa Lyre. Ainsi grâce à son chant mélodieux il parvient à
charmer tout les enfers, de Charon qui le laisse entrer à Cerbère qui
devient extrêmement docile. Même les créatures les plus épouvantables
ont cessé leur terreur pour écouter l’incroyable musicien. Même les
suppliciés retrouvent un instant de bonheur : Tantale cesse d’avoir faim
et soif, la roue d’Ixion s’arrête de tourner, le rocher de Sisyphe
stoppe sa dégringolade, tout le royaume des morts est sous le charme.
Egalement Hadès et Perséphone, les maîtres des lieux. Ces divinités
réputées pour être insensible à tous sentiments humains, sont ébahis
devant le courage, l’amour si profond honnête et indestructible
d’Orphée. Alors Perséphone se laisse convaincre et accepte de rendre
Eurydice à Orphée. Mais à une seule condition, sur le chemin du retour,
en traversant le monde des morts, Orphée doit marcher devant sa dulcinée
et surtout, surtout ne pas se retourner pour la voir. Orphée est fou de
joie et accepte la condition qui lui paraît hautement simple. Il emmène
donc Eurydice qui lui emboite le pas toujours en retrait. Mais en
marchant, un sentiment étrange envahi Orphée. Il ne sait pas si il est
pris par l’irrésistible envie de voir sa femme, une violente impatience
où si la condition de Perséphone n’est pas douteuse. Pourquoi lui
aurait-elle exigé une pareille condition ? Pourquoi Orphée ne peut pas
voir sa femme avant d’avoir quitter le monde des morts ? Soudain le
jeune homme croit que c’est une ruse, qu’en réalité son épouse n’est pas
derrière lui, que ceci est seulement un moyen de lui faire quitter le
monde des Enfers. Alors empoigné par le doute, Orphée se retourne et
voit sa femme, réelle, présente, toujours aussi belle, mais les
conditions des Dieux sont indiscutables, Orphée a commit une grave
erreur en dérogeant à la règle, ainsi Eurydice disparait à nouveau sous
ses yeux et cette fois la condition est irréversible, elle fera partie à
tout jamais du royaume des morts, c’est indiscutable et définitif.
Alors le jeune veuf rentre seul dans le monde des vivants. Les larmes
ne cessent de couler. Il est déchiré par la peine d’avoir perdu une
seconde fois la femme sans laquelle il ne peut vivre et cette fois il
n’y a plus rien d’autre à faire. Alors Orphée rentre chez lui et
s’enferme dans sa maison où il n’en sortira plus jamais. Les femmes de
la ville, amoureuses et séduites par le magnifique musicien lui font des
avances, mais Orphée ne veut rien savoir, il est éternellement l’homme
d’une seule femme, d’Eurydice la femme de sa vie. Il refuse donc toutes
les avances des jeunes femmes qui finissent par être vexées voire
furieuses. Orphée adopte même un point de vue totalement différent, il
commence par être attiré par la gent masculine, ramenant de plus en plus
de jeunes hommes dans sa demeure. Jalouses, les épouses pénètrent chez
Orphée et le découpe littéralement en morceau à l’aide de pierre et
d’outils. Elles le lacèrent, le déchiquètent encore vivant, découpent
ses membres un à un et jettent le tout dans le fleuve le plus proche. La
tête et la lyre d’Orphée, emportées par le courant, sont charriés
jusqu’à l’île de Lesbos où les habitants lui consacreront une cérémonie
ainsi qu’une tombe. En mémoire du plus grand musicien de tout les temps,
Zeus transforme sa lyre en constellation et transporte l’âme d’Orphée
aux Champs Elysées, le paradis grec.
Les interprétations du mythe d’Orphée, bien que toutes différentes,
font l’objet d’une question centrale ? Comment comprendre l’erreur
d’Orphée et surtout comment interpréter la condition de Perséphone ? Le
sens profond de ce mythe aura inspiré de nombreuses religions comme
l’Orphisme ou même le Christianisme. En réalité, selon un point de vue
personnel, chacun doit comprendre cette légende selon ses croyances. Je
m’explique. L’amour est un principe commun à tous les hommes. Nous
aimons tous sans exception. Certes cette manifestation peut être
différente selon les caractères mais il n’existe pas d’homme incapable
d’aimer. Même le plus froid, le plus insensible de tout les êtres, est
pris un jour ou l’autre, par le désir, par le beau, l’attirance, la
contemplation ou l’émerveillement. Aujourd’hui quand on parle d’amour on
entend d’avantage par là le principe d’aimer quelqu’un d’autre, de le
chérir, de centrer toute son attention autour de cet être. L’amour
provoque ainsi les unions, les naissances mais aussi la joie, la
passion, le bonheur, la tristesse, la déception. Notre essence même est
faite d’amour, c’est dans notre instinct d’aimer et de vouloir être
aimé. Ce sentiment qui nous anime est si fort qu’il nous permet de
vivre, de réaliser les exploits les plus incroyables ou alors nous
donner des ailes, se sentir capable de « décrocher la lune ». Cette
puissance apparaît comme l’un des principes les plus forts de
l’humanité. La religion Chrétienne a mit en avant cette force de l’amour
dans l’Evangile, lorsque Jésus apprend que son ami Lazare vient de
mourir. La perte d’un être cher, plonge le Christ dans une peine
inconsolable. Sa tristesse étant insupportable et insurmontable, Jésus
fait revivre son plus proche ami. Ainsi on interprète ce texte de
l’Evangile selon laquelle l’amour est plus fort que tout, même la mort.
Le mythe d’Orphée va poursuivre cette vision en démontrant qu’avec toute
la bonne volonté du monde, Orphée parvient à accéder au royaume des
morts et à retrouver Eurydice. Seulement ces histoires ne sont que
légendes. Je n’ai pas eu l’occasion d’approfondir l’extrait de
l’Evangile, mais le mythe d’Orphée parait assez clair quant au message
qu’il veut transmettre. Si on reste dans le principe que l’amour est
plus fort que la mort, alors chaque être en prise de ce sentiment a le
pouvoir de tout réaliser, de tout défier. Il est en quelque sorte
immortel, tel un être divin. Or lors de la création de l’univers et des
hommes, Zeus a procédé à un partage équitable, où chacun aurait son rôle
et sa place dans le cosmos. Les Dieux étaient appelés à siéger et à
régner éternellement dans les cieux, ce qui fait d’eux des êtres
immortels. Quant à l’homme, sa destinée est de vivre sur terre,
travailler, manger, boire, dormir, se reproduire et mourir, ce qui fait
donc de lui un être mortel. Les choses ont été établies telles qu’elles
sont. Si les Dieux on donné aux hommes des attributs de mortels, cela
n’est pas un hasard. Imaginez-vous le monde, après des milliers d’années
d’existences, peuplé d’hommes immortels qui se reproduisent entre eux,
multipliant les générations. La vie sur terre serait impossible, mais
étant donné que la mort l’est aussi, l’ordre établi serait brouillé,
déréglé. Nous ne vivrions pas dans un cosmos ordonné mais dans le chaos.
Il est donc naturel et dans la destinée de l’homme de mourir un jour.
La mort est une fin dont nous redoutons tous. La fin de tout, le départ
vers l’inconnu, la perte de ses proches, il est humain de ressentir un
sentiment de peur et d’angoisse face à la mort. Mais l’être humain doit
accepter sa condition humaine et c’est ainsi que l’on pourrait
interpréter le mythe d’Orphée. Ce merveilleux musicien, pris par un
amour fou est persuadé qu’il peut tout surmonter. C’est la raison pour
laquelle il prend ce risque d’entrer dans les Enfers. Jusque là le mythe
s’accroche à l’idée que l’amour est vainqueur. Orphée par sa
détermination et son courage est parvenu à émouvoir les Dieux des
enfers, Hadès et Perséphone (ce qui démontre que même les êtres les plus
cruels possèdent ce sentiment d’amour et de compassion). Quoiqu’il en
soit Orphée a obtenu gain de cause, il récupère Eurydice mais sous une
condition, vitale et majeure, ne pas se retourner vers sa chère et
tendre tant qu’il ne sera pas sorti des Enfers. Cependant Orphée fait
tout l’inverse en se retournant en cours de chemin et perd à tout jamais
la femme de sa vie. Il est donc une morale qu’il faut retenir de cette
condition. A première vue il nous semble extrêmement facile de respecter
les exigences de Perséphone. Il n’est pas difficile de regarder droit
devant sans jamais se retourner, jusqu’à la sortie des Enfers pour
retrouver enfin l’être que l’on aime. A choisir entre s’abstenir
quelques minutes voir quelques heures ou perdre éternellement son amour,
le choix est vite fait. Mais le message est plus profond car en
exigeant qu’Orphée ne doive pas voir sa femme, Perséphone s’avait
pertinemment que sa condition ne serait pas respectée. Pourquoi ? Tout
simplement parce que c’est dans la nature de l’homme de voir derrière,
de se retourner vers son passé. Quand Perséphone demande au musicien de
voir droit devant lui,
devant, c’est tout simplement pour
qu’Orphée accepte sa condition d’humain, le fait que ce qui est passé
est passé, que ce qui est derrière est derrière et que le temps est
irréversible, irrattrapable. Enfin Orphée doit accepter sa condition qui
est la sienne ainsi que celle d’Eurydice à savoir la mort. En revanche,
lorsque Orphée meurt assassiné, on se laisse imaginer, et ce qui est
fort probable, qu’il rejoint Eurydice au royaume des morts. Une
interprétation optimiste laisserait croire que certes l’amour ne peut se
situer au dessus de la mort contenu de notre caractère mortel, en
revanche il peut être éternel même au-delà de la vie.
Dans tout les cas cette légende nous apprend et nous aide à accepter
que tout comme l’amour, la mort fait partie de chacun, qu’elle
représente notre destinée commune. A partir de là, chaque être humain
doit avoir la sagesse de ne jamais regarder derrière lui, d’accepter le
passé et de tourner la page, de toujours aller vers l’avant, comme
l’avait recommandée Perséphone à Orphée. Au final Orphée représente
l’image idéale de l’homme, mortel, envahi par l’amour et raccroché à son
passé et Perséphone représente notre destinée, notre avenir, l’image de
la mort, de toujours aller de l’avant et d’accepter les faits.